Dr Roland ZIEBE « Il manque un pont pour aller … des comités des cantons à une organisation communale … plus apte à impacter nos conditions de vie et conduire le Mayo Kani à l’émergence » 


Dr ZiébéDr Roland Ziébé, permettez-nous de commencer cet entretien en vous demandant de vous présenter pour la gouverne de notre lectorat. En termes plus clairs, qui êtes-vous ?
Je suis évidement Roland Ziébé, Médecin Vétérinaire de formation, et agent de développement par vocation. Mes interventions depuis vingt ans sont caractérisées par une alternance entre des activités d’enseignement et de recherche (à l’Ecole Inter-Etats des Sciences et Médecine Vétérinaires de Dakar au Sénégal, l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers en Belgique et l’Institut des Sciences Environnementales de Leiden aux Pays Bas) et les activités de développement au sein des organisations internationales (l’Organisation Néerlandaise de Développement et Vétérinaire Sans Frontière notamment). Aujourd’hui, au sein de l’Institut Supérieur du Sahel, je m’intéresse en plus de la formation dans le domaine de la production animale, aux problématiques de gestion durable des pêcheries dans les plaines d’inondation du bassin du Lac Tchad et d’intensification des systèmes intégrés agriculture-Elevage. Depuis deux ans, je suis fortement impliqué à l’élaboration d’un code pastoral pour notre pays et dans la promotion du biogaz domestique à base de digestat animaux dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord du Cameroun. J’ai été pendant 10 ans Coordonnateur des projets du Comité de Développement de mon canton d’origine (un canton du Mayo-Kani). C’est certainement cette facette qui vous a guidé vers ma modeste personne.
Aujourd’hui, on peut sans conteste vous qualifier d’expert en matière de développement, pour avoir exercé dans des structures qui font dans ce domaine pendant plusieurs années. Pensez-vous qu’il soit opportun de s’interroger sur la question du développement dans le Mayo-Kani à l’heure actuelle ? Pour vous, en quels termes se pose cette question dans cette région ?
Sans être un expert, de par ma quinzaine d’années passée à impulser le changement dans des domaines aussi complexes que l’agropastoralisme, la gestion des ressources naturelles et le développement organisationnel, le Mayo Kani est aujourd’hui à la croisée des chemins. Il hésite entre un engagement vertueux pour l’amélioration des conditions de vie de sa population et un positionnement révérencieux sur l’échiquier politique national. On note une transition générationnelle où le bâton se trouve entre  le passeur et le relayeur.
En effet, nos parents, forts de leur endurance dans la culture cotonnière et pour certains dans l’armée et l’élevage, ont fait de leur progéniture à travers la scolarisation, des citoyens actifs dans tous les domaines socio économique et universitaire au Cameroun. Même la crise de la décennie 90 n’a véritablement pas constitué un frein à cette quête de connaissance et d’affirmation. Aujourd’hui, il faut dire que le retour à l’investissement se fait encore attendre.
Les forces sont souvent opposées et les initiatives restent séculaires, parfois tintées de scepticisme. Il s’agit à mon avis d’adhérer aux forces en marche et passer du trot au galop. La Lettre du Mayo Kani en est un exemple palpable.
Le Mayo-Kani est une région qui a très tôt bénéficié des bases pour un décollage. On sait que dans les années 1950, la culture du coton y a été introduite avec la CFDT qui deviendra Sodecoton, première industrie au Nord-Cameroun. Par la suite, les missionnaires catholiques surtout, ont essayé à leur façon de poser les jalons d’un développement endogène. Cette région fut l’une des premières zones à avoir initié les comités de développement, les groupements d’initiative commune et bien d’autres initiatives en matière de développement local. Aussi, dispose-t-elle d’une des ressources humaines les plus qualifiées parmi son élite.

Selon-vous, pourquoi le Mayo-Kani tarde à décoller en matière de développement?
Avec votre permission, je voudrai refuser cette approche ‘’élitiste’’ du développement. Et peut-être que c’est elle le problème. Le guérisseur de Mindjil, célébrissime dans la résolution des fractures n’est pas moins ‘’élite’’ que le médecin chirurgien passé par les plus célèbres facultés de médicine.
En effet, à la suite de la crise de la décennie 90, la possibilité a été donnée aux forces vives de s’impliquer dans la transformation positive de leurs communautés. Dans le Mayo Kani, cette opportunité a été saisie pour en faire des institutions de réflexion plurielle, d’élaboration des stratégies innovantes et de mise en œuvre des activités de développement pertinentes. Cette performance s’est traduite pour certains comités par la mise en place des équipes de coordination permanente. Dans la même mouvance, les jeunes s’y sont attelés et dans certains Comités, leurs responsables d’aujourd’hui sont issus des mouvements des jeunes d’hier. Il reste que cette dynamique est restée à l’échelle des villages et des cantons. On a l’impression qu’il manque un pont pour passer justement des comités des cantons à une organisation communale et ou intercommunale plus apte à impacter nos conditions de vie et conduire le Mayo Kani à l’émergence. Il est évident que nos besoins de développement d’aujourd’hui ne peuvent plus être solutionnés à l’échelle de village ou de canton. Il faut un ‘’upscalling’’ qui permettra d’élargir l’angle de vision et nous repositionner. Il faut coopérer face aux enjeux nouveaux. Les avancées significatives dans la décentralisation et les ressources humaines abondantes et variées sont des facteurs positifs si nous nous y engageons et donc, le choix dont je parlais tantôt. Nous ne nous engageons pas assez dans la coopération décentralisée et exploitons insuffisamment nos réseaux relationnels. Notre capacité d’absorption du développement est restée faible.  Dans la majorité des villages, nous sommes souvent incapables de mobiliser les contreparties sollicitées pour la réalisation des projets (même mineurs) et attendons toujours que les pouvoirs publics le fassent pour nous. Plus simple, on se retourne honteusement vers ‘’les élites’’ dont la notoriété se mesure à l’épaisseur de leurs portefeuilles.
Dans le cadre de ce numéro de la Lettre Du Mayo-Kani, nous voulons faire la part belle aux stratégies susceptibles d’être exploitées dans la perspective du développement. Ce qui nous amène à vous poser la question suivante : le Mayo-Kani dispose-t-il des potentialités susceptibles de lui permettre de se développer véritablement ? Si oui, lesquelles ?
Les potentialités majeures demeurent les ressources humaines et les ressources naturelles. Nous avons reconnu que le coton et ses cotonculteurs nous ont mis au devant de la scène, donnant au Mayo Kani tous les superlatifs que nous continuons de scander à tout vent. Les techniques culturales jadis utilisées et l’inadaptation aux changements environnementaux ont fait que les cultivateurs ont perdu le Nord sans que des options ne leur soient proposées. Et c’est justement des nouvelles options basées sur des technologies innovantes performantes et compétitives qu’il faut introduire et développer. L’espace agropastoral demeure, même si les ressources pastorales se sont qualitativement et quantitativement dégradées.  Le Mayo Kani (la rivière et non le département), nous offre une possibilité de rétention d’eau à la hauteur de toutes les intensifications dans le domaine halieutique, agricole et pastoral. La connexion avec les centres de consommations sont assez fluides.  Les ressources énergétiques ne font pas véritablement défaut, même si un besoin de stabilisation demeure, encore que les énergies solaires et éoliennes ne sont pas prises en compte et peuvent être mieux valorisées. Le potentiel touristique est sous exploité. Les produits attrayants doivent être promus et vulgarisés.
S’agissant des ressources humaines, l’agriculture de seconde génération, celle pratiquée par des fermiers formés, orientés vers le business trouve ici son chantre. Les communautés issues du Mayo Kani disséminées sur le triangle national et même à l’étranger constituent un réseau potentiel pour ces options.  Il faut  à mon sens, approfondir la question de la valeur ajoutée sur ces produits et renforcer le maillon de la transformation. La seule usine d’égrenage de coton, ne sont plus suffisante pour résorber la main d’œuvre pourtant qualifiée du département.
Quelles sont, selon-vous, les priorités en matièrede développement dans cette région aujourd’hui?
La priorité à mon avis réside dans l’élaboration d’une vision de développement socio-économique consensuelle,  large et une adhésion, mobilisation autour de l’essentiel : l’amélioration du niveau de vie dans le Mayo Kani. Cette stratégie porterait sur une fédération des forces actuelles autours des entités où les communes joueraient le premier rôle. Elle aborderait notre être, nos actions et nos relations. Elle s’appuierait sur nos forces et nos potentialités et éviterait autant que faire se  peut les divisions linguistiques, claniques, socioprofessionnelles, générationnelles et partisanes.
En votre qualité d’expert dans le domaine, quels sont les obstacles à l’épanouissement de cette région ?
Je peux me tromper, je pense que la jeunesse active semble démissionner de sa prérogative. Elle ne mesure suffisamment pas les enjeux et les attentes que le Mayo Kani porte sur elle. Je parlais tant tôt de retour sur investissement qui n’est pas à la hauteur de son potentiel. Les initiatives comme celles que représente la lettre du Mayo Kani sont  capitales et peuvent constituer un starting bloc. N’ayons (je me reconnais parmi ces jeunes) pas peur de nous mouiller. ‘’Portez vos sandales’’ disait l’évangéliste. Toute entreprise humaine appelle des critiques acerbes, mais parfois constructives si nous savons les recevoir. Elle entraine également des situations difficiles et parfois complexes. Il faut savoir les gérer et tenir le cap.
Il ne faut surtout pas attendre que l’initiative vienne d’ailleurs ou de quelqu’un d’autre. Notre génie imaginatif doit être mis en jeu. Il ne s’agit pas de ressources à mobiliser, nous en aurons jamais assez avant de commencer.
Comment faire pour y remédier afin d’engager  résolument cette zone vers une dynamique de développement durable ?
Il n’y a pas de potion magique à utiliser. Les dynamiques existent. Il s’agit de les fédérer et de trouver le bon entry point. Pourquoi ne pas en faire une question de recherche de développement et solliciter l’appui de l’Institut Supérieur du Sahel ? C’est également sa mission que de poser les bonnes questions afin que jaillissent les bonnes solutions.
Quelles stratégies et quels créneaux conseillez-vous aux différents acteurs ?
Il s’agit de prendre un peu de recul et de relancer la machine autour des idéaux fédérateurs. J’épouse l’idée souvent évoquée de créer une entité regroupant les comités de développement et lui donner une légitimité pour des actions d’envergure supra cantonales et départementales. Il me semble également que l’engagement sur le plan économique reste modeste. Les collectivités locales décentralisées devraient offrir plus de facilités pour l’attraction des entrepreneurs. Ces facilités pourraient être également s’élargir aux jeunes au Cameroun et à l’étranger. Ils sont nombreux ceux qui veulent investir, mais ils butent sur des contraintes diverses et ne trouvent pas de garantie pour la sécurité de leurs investissements. Commencer par des conférences de l’économie et du développement du Mayo Kani ne serait pas superflu. Des pôles intégrant la production à grande échelle d’oignon, soja, leur transformation et leur exportation sont possibles. Des unités de production laitière, avec une production fourragère et une chaine labélisée de yaourt et de beurre sont possibles. Que dire d’une production de jambon à base de la viande bovine et ou porcine ?
Sur tout un autre plan, je rêve dans cette zone d’une institution futuriste orientée sur les biotechnologies de la santé et de la production animale. Celle-ci offrira des opportunités inouïes dans toute la zone subhumide et semi-aride d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Il faut en plus des actions sociales, offrir des opportunités d’emploi dans le secteur privé et la création des revenus.

Votre mot de fin
Avant de terminer cet entretien, je tiens à féliciter votre équipe qui a su passionnément entretenir cette lettre que j’accueille chaque fois avec une joie renouvelée. Je loue l’initiative et invite toutes les personnes de bonne volonté au-delà du Mayo Kani à vous apporter son appui. J’imagine que dans un avenir proche, il vous faudra atteindre un auditoire plus large, surtout les jeunes des lycées et collèges du Mayo kani afin de perpétuer la flamme. Œuvrer vers un site web dédié au Mayo Kani serait le prochain cap. J’en profite pour vous présenter mes vœux les meilleurs, à vous et à tous vos lecteurs. J’émets le vœu que notre sens de solidarité et notre élan d’amour les uns pour les autres nous conduisent vers une année 2013, pleine de bonheur, de santé et prospérité. Que nos investissements divers pour les causes sociales, communautaires et économiques dans le Mayo-Kani aboutissent à des effets et impacts à la hauteur de nos espérances. Infiniment merci.

Réalisé par François WASSOUNI, Chargé de Cours, Institut Supérieur du Sahel/Université de Maroua.
Source: La Lettre du Mayo kani n°06

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