PARTIR OU RESTER ? UN CHOIX DIFFICILE POUR LES JEUNES DESŒUVRES DE NOS CAMPAGNES


En juillet dernier, 112 jeunes originaires du Mayo Sava tentaient de se faire recruter en vain dans une société agro-industrielle située non loin de Kribi. Abandonnés à eux-mêmes, ils durent rebrousser chemin avec l’aide de quelques bienfaiteurs originaires de la même région. Cette malheureuse aventure peut être généralisée à toute la région de l’Extrême-Nord. Le Mayo-Kani est d’ailleurs considéré comme une zone de départ majeure des jeunes désœuvrés vers les centres urbains et les bassins agro-industriels situés dans la partie méridionale du Cameroun.

Pourquoi partent-ils ? Est-il raisonnable de s’en aller ? Qu’est-ce que le Mayo-Kani y perd ?
Ils ont entre 17 et 40 ans, ceux qui décident de quitter nos campagnes pour tenter de trouver un travail à Yaoundé, Douala, Edéa ou encore dans les sociétés agro-industrielles situées dans les zones périphériques des villes su-citées ; il s’agit de la population la plus active (démographiquement). Des ruraux sans aucune formation professionnelle pour l’essentiel d’entre eux.
Les principales raisons de départ sont la recherche d’un emploi non agricole, le désœuvrement dans les villages, les faibles rendements agricoles, la curiosité, les conflits de génération et la saturation foncière (notamment en pays toupouri)…
Pour beaucoup d’entre eux, c’est la désillusion à l’arrivée, pas d’emploi (à la mesure de leur espérance) à Yaoundé et à Douala, un emploi pénible dans les sociétés agro-industrielles (SOCAPALM, HEVECAM, SOSUCAM etc.) qui permet à peine de subvenir aux besoins les plus vitaux. C’est la survie. Voilà d’ailleurs comment ils sont présentés par Eric ESSONO TSIMI, journaliste pour une presse en ligne (http://www.afrik.com/article24671.html, consulté le 21/09/2012) : «Toupouri, Moundang, Guiziga, (…) (de la famille linguistique afro-asiatique), (…)tous se caractériseraient essentiellement par leur robustesse, leur docilité et leur analphabétisme : la main d’œuvre rêvée pour neuf mille hectares de terre agricole. Fortement typés, ils se distinguent facilement du fait de leur peau particulièrement foncée. Si l’on vient d’eux, on a sa place dans les champs de cannes de la Sosucam, fabrique de sucres et d’esclaves à ciel ouvert. On fait pire que de les tuer, on les esclavage ! Et qu’en disent les élites du Nord ? » Quel tableau avilissant ! N’est ce pourtant pas la triste réalité, une main d’œuvre corvéable à souhait.
Le retour vers le village natal pour ces jeunes est un vrai supplice car même quand ils peuvent se payer le billet du retour, le fait de rentrer plus misérable qu’au départ constitue une difficulté à surmonter ; la famille restée au village ne comprenant toujours pas la situation.
Pour ceux qui « réussissent » (à relativiser), ils constituent un moyen de diversification des revenus de la famille restée au village. Quelle est la valeur réelle de cette contribution ? Difficile à évaluer ; quoiqu’il en soit, elle se limite à quelques petits appuis ponctuels non moins salvateurs mais inefficaces à l’échelle de la communauté, de la commune et encore moins du département.
Au contraire le département du Mayo Kani a beaucoup à perdre ou alors a déjà beaucoup perdu : une population active capable de redynamiser notre économie rurale qui bat de l’aile depuis la chute des cours du coton pendant les années 1990 (la production cotonnière stagne quand elle ne régresse pas, la production céréalière aussi), l’absence d’une jeunesse résidente en permanence capable de porter les projets socioculturels. Bref, le département perd la courroie de transmission entre son passé et son avenir.
Que faire ?
Je ne voudrai pas avoir la prétention de détenir la potion magique, néanmoins quelques ébauches de solutions peuvent permettre de juguler cette hémorragie qui n’est pas exclusive au Mayo-Kani. La principale solution est la lutte contre l’oisiveté et le désœuvrement des jeunes non scolarisés. La décentralisation arrive à point nommé, elle trouve particulièrement dans le Mayo-Kani de petites institutions villageoises (les comités de développement) qui ont une grande expérience en matière de développement bien que de moins en moins efficaces. Les collectivités locales devront être le moteur du développement en général, elles devront trouver des moyens avec l’appui des populations qui ne doivent pas attendre beaucoup de choses de l’élite qui n’est pas toujours disponible. D’ailleurs, les dons de l’élite, lorsqu’ils ne sont pas faits par un canal institutionnel (privé ou public) s’atomisent et demeurent peu efficaces. Les moyens pour un début ne sont pas toujours financiers :
un encadrement rapproché des ruraux (formation, information, loisir, culture…) sur les activités rurales d’avenir, une intermédiation entre d’une part, les différentes sources de financement (microcrédit, tiers secteur), les différentes offres d’encadrement et les jeunes ruraux d’autre part.
L’orientation des ruraux sur des marchés agricoles (débouchés) à travers la négociation des contrats de livraison de certains produits de base ou vivriers (oléagineux, fruits, légumineuses, volaille etc.) à des entreprises locales, nationales ou même internationales peut être d’un apport considérable pour la dynamique rurale.
La professionnalisation des jeunes ruraux constitue un préalable pour des municipalités qui manquent de revenus issues de ressources naturelles ; des ruraux professionnels sont leur principal atout pour renflouer les caisses.
Il serait peut intéressant à l’échelle nationale qu’il y ait des aménagements fonctionnels afin de transmettre aux municipalités la gestion de certains programmes gérés par les services déconcentrés (ça c’est à une autre échelle difficilement maîtrisable par les pouvoirs locaux).
Les leaders d’opinion peuvent être mis à contribution pour une sensibilisation de la jeunesse sur la possibilité de réussir sur place.
Toutes ces propositions nécessitent une discussion approfondie qui peut être menée dans un cadre approprié. En attendant je souhaite beaucoup de courage aux jeunes ruraux, aux autorités municipales qui chaque jour font face à la pauvreté qui caractérise notre région.
Félix WATANG ZIEBA
Laboratoire Migration Internationales-Poitiers/France

NB: Cet article  est extrait de La Lettre du Mayo Kani n°6

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