Mokolo: une ville, deux chefferies donc deux lamibés


Drôle d’exception que celle de la ville de Mokolo. Depuis 1957 en effet, le chef-lieu du département du Mayo-Tsanaga abrite deux chefferies de premier degré.

Il s’agit notamment de la chefferie de Mokolo-Centre avec à sa tête sa majesté Yacouba Mohammadou Mourtalla et la chefferie de Matakam-Sud chapotée par sa majesté Djaligué Zogoï. Les deux chefferies curieusement, sont situées seulement à enivrions 300m l’une de l’autre. Un cas rare dans le paysage des pouvoirs traditionnels au Nord Cameroun.

 Selon l’universitaire Tassou André, dans un article intitulé « Autorités traditionnelles et urbanisation au Nord-Cameroun : le cas de la ville de Mokolo », la chefferie de Mokolo-Centre, « la première chefferie revient aux groupes allogènes, aux bergers peuls en provenance du Nigeria et aux musulmans ». La chefferie de Matakam-Sud, la deuxième, selon le chercheur, « quant à elle, appartient à l’ethnie mafa et aux autres ‘’groupes anciens’’ de la région ». Mais comment en est-on arrivé là ? Ce bicéphalisme d’un type particulier commence pendant la colonisation française en 1957.

Histoire

Selon le chercheur français Christian Seignobos, directeur de recherche à l’institut de recherches pour le développement(Ird), « les mafa ou matakam localisés autour de Mokolo représentent la population montagnarde la plus nombreuse et d’implantation la plus ancienne ». L’histoire des deux chefferies de Mokolo débute avec l’invasion peule de 1804. Dans sa thèse consacrée à l’Evolution historique des villes du Nord-Cameroun (XIXe- XXe siècles) : des cités traditionnelles aux villes modernes. Les cas de Maroua, Garoua, Ngaoundéré, Mokolo, Guider et Meiganga, Tassou André explique que « les populations mafa ont vécu dans des sociétés dites égalitaires, segmentaires ou lignagères. Au regard de la souplesse de leurs structures politiques, contrairement à celles des Peuls, leur chef, le ‘’doyen de lignage’’, était investi d’un pouvoir rituel que politique. En 1830 les ‘’envahisseurs’’ peuls fondèrent le lamidat à Mokolo après avoir défait les Mafa et dont certains d’entre eux furent contraints de reprendre le chemin des montagnes dans le but d’échapper au commandement des nouveaux maîtres des lieux ».

Selon la même source « Les villages kirdi-matakam (…), sont toujours restés indépendants, sans rien entre eux ni avec Mokolo et font régler leurs litiges et palabres sans jamais passer par l’intermédiaire du chef de Mokolo ».

En 1922, l’administration française crée la subdivision du Mandara avec pour chef-lieu Mokolo. Cette nouvelle circonscription dépendait alors de Maroua. Pendant la colonisation, l’autorité peule imposée dans la localité connait un relâchement. Selon Taguem Fah, universitaire lui aussi, dans un article publié en 2003 et intitulé Crise d’autorité, regain d’influence et pérennité des lamidats peuls du Nord-Cameroun, « Une sérieuse réforme de l’organisation territoriale a eu lieu en 1949. Elle supprimait le système peul du tokkal qui reposait sur la soumission des administrés au notable de leur choix ».

Le lamido de Mokolo de l’époque, sa majesté Idrissou qui a régné de 1948 à 1990 après une période de régence, a sans doute été l’une des victimes de cette réforme. Il devint de moins en moins influent à en croire les travaux de Tassou André sur l’histoire de la ville de Mokolo. Avant son règne trois lamibé se sont succédé. Il s’agit notamment de Fassaha (1925-1927), Yacouba (1927-1946) et Mohamadou (1946-1947. L’autorité de Mohamadou fut énergiquement contestée par les Mafa, d’où sa destitution un an après. De 1947 à 1948, la chefferie resta vacante et la régence fut assurée par le premier ministre de la cour (Wakili), Haman Adam.

Toujours selon, les travaux de Tassou André, des villages mafa, notamment Soulédé, Roua, Mogodé et autres, se libérèrent davantage du joug de l’autorité lamidale. Les chefs de ces localités demandaient de plus en plus de l’autonomie par le biais des autorités administratives en service dans la circonscription de Mokolo. En 1957, l’administration française, lassée d’entendre les revendications des populations mafa scinda l’ancien canton de Mokolo en deux. Magadji Djamaré, mafa islamisé, proposé par ses pairs, est confirmé par l’administration française est intronisé pour le compte du deuxième lamidat dénommé aujourd’hui « matakam-sud ». Depuis cette scission, les deux chefs « ont véritablement plaidé en faveur de la cohésion sociale dans leurs lamidats. Ils ont non seulement su maintenir la paix et la tranquillité au sein des populations (…) mais ont aussi et surtout contribué au développement économique de la ville de Mokolo pendant cette période» indiquent les travaux de Tassou André. Un parfait exemple de pacifisme qui semble encore écrire ses lettres de noblesse aujourd’hui.

 

 

 

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