JeuneAfrique titre: Cameroun le grand footoir


Des joueurs égocentriques et surpayés, une fédération opaque, des ingérences politiques… Les Lions indomptables du Cameroun sont à deux doigts de ne pas se qualifier pour la Coupe d’Afrique des nations 2012. Enquête sur un désastre national.

Une Coupe d’Afrique des nations (CAN) sans le Cameroun ? Impensable il y a encore quelques mois. Et pourtant : à deux journées de la fin des qualifications, la sélection nationale est plus proche de l’élimination que de se rendre au Gabon et en Guinée équatoriale, pays coorganisateurs de la compétition en janvier 2012. Avec seulement cinq points en quatre matchs, les Camerounais sont loin des Sénégalais, leaders du groupe E avec dix points. Dos au mur, le Cameroun doit impérativement remporter ses deux derniers matchs en septembre et octobre prochains, contre l’île Maurice et la RD Congo.

Ailleurs, cette non-qualification serait traitée comme un banal déboire sportif. Pas au Cameroun, ce pays qui a osé affubler ses Lions (surnom de la sélection nationale) du qualificatif – très lourd à porter – d’« indomptables », comme pour s’interdire la défaite. Et la magie a opéré pendant quelques décennies : quatre fois vainqueur de la CAN, six fois qualifié pour la Coupe du monde, médaillé d’or aux Jeux olympiques de Sidney… Des victoires successives qui ont forgé, au fil des ans, un orgueil national exacerbé et une étonnante confiance en soi largement partagée. Ce pays-mosaïque de 250 ethnies, où cohabitent musulmans, animistes et chrétiens, de langue anglophone ou francophone, s’est retrouvé autour d’une passion commune pour le ballon rond. Voici les Lions érigés en symbole national, au point que personne n’oserait leur contester le statut de « meilleurs ambassadeurs du Cameroun » à l’étranger. Le fighting spirit, la combativité camerounaise ? C’est l’ancien défenseur Rigobert Song qui l’incarne, lui qui détient encore le record du nombre de sélections en équipe nationale, bien plus que le virulent pamphlétaire Mongo Beti.

Sauf que les Lions indomptables ne gagnent plus. En dépit de la présence dans leurs rangs de plusieurs joueurs de haut niveau. Les critiques pleuvent et n’épargnent ni les joueurs ni même les politiques. On reproche à l’État de ne pas avoir assez investi dans la construction des infrastructures : trente-neuf ans après avoir organisé l’unique CAN de son histoire, le pays ne possède que trois stades vétustes. Aucun club n’a remporté le moindre trophée africain depuis 1981 ! Le football des jeunes, les ligues féminines, l’arbitrage sont mal en point…

Au-dessus des lois

Les politiques, qui se sont toujours servis de l’image de la sélection, ont dû revoir leurs stratégies en vue de l’élection présidentielle d’octobre. Ils n’ont plus rien à gagner à associer leur image à celle d’une équipe qui perd. Comment séduire l’électeur qui se cache derrière le supporteur si les slogans qui exaltent le patriotisme sonnent creux ? Adieu au dérivatif le plus efficace de ces quarante dernières années… « Le football, comme la religion, est un exutoire à la misère d’une grande partie des gens, explique Jean-Lambert Nang, ancien patron du service des sports de la Cameroon Radio Television (CRTV). Les stades sont des cathédrales où l’on se rassemble pour exorciser les souffrances du quotidien et, aussi, pour tuer le temps. »

En trois ans, cinq sélectionneurs se sont succédé sans opérer de miracle. L’implication du président Paul Biya dans le recrutement de Paul Le Guen (qui a démissionné en juillet 2010) n’a pas protégé le Français des intrigues et des immixtions du ministère de tutelle. Plusieurs replâtrages effectués dans la nomenclature administrative n’ont pas enrayé la chute. « Ce qui frustre plus encore les Camerounais, c’est l’apparente impuissance des hautes instances à demander des comptes aux responsables ou à les déchoir de leur fonction, s’insurge un ancien cadre de la Fédération camerounaise de football, la Fecafoot. Comme si la fédération était au-dessus des lois et ses dirigeants pr

protégés par une mystérieuse immunité. »

« Ce n’est qu’une mauvaise passe », relativise Mohammed Iya, président de la Fecafoot depuis 1998. Selon ses détracteurs, ce baron peul originaire de Garoua (Nord) a placé ses proches aux postes clés, verrouillant l’association. Au sein de la Fecafoot, plusieurs responsables fédéraux ont des intérêts dans les clubs locaux. Dans ce panier de crabes, retraits de points arbitraires, rétrogradations controversées et sanctions financières contestées entretiennent de solides inimitiés. « Depuis 1990, l’État a investi près de 100 milliards de F CFA [environ 150 millions d’euros, NDLR] dans les différentes campagnes internationales des Lions indomptables. Tous les quatre ans, la Fecafoot signe pour plus de 11 milliards de F CFA avec des sponsors, auxquels s’ajoutent les primes de participation à la Coupe du monde [5 millions d’euros ont été versés par la Fifa en 2010, NDLR]. Que fait-on de tout cet argent ? » s’interroge un ancien directeur général de la fédération. « Les comptes de la fédération font l’objet d’un contrôle annuel, et les commissaires aux comptes n’ont jamais hésité à les approuver », se défend Mohammed Iya. On lui reproche également de gérer l’association à mi-temps. Cumulard, il dirige la Société de développement du coton (Sodecoton), importante compagnie publique, qui a produit 161 900 tonnes de coton-graine entre 2010 et 2011.

Guerres de vestiaire

Mais, pour Mohammed Iya, pas question de démissionner après les mauvais résultats du Mondial sud-africain (le Cameroun a été éliminé dès le premier tour, en juillet 2010). La catastrophe, dit-il, est à mettre sur le compte de « problèmes de vestiaire, d’humeur, d’incompatibilité entre les joueurs et parfois entre le staff technique et les joueurs ». Et il n’est pas le seul à décrire des footballeurs surpayés à l’ego surdimensionné.

Eto’o en fait-il trop ?

Nommé quatre fois « Best player of the year » par la CAF, trois fois vainqueur de la Ligue des champions européenne, meilleur buteur de la Liga espagnole… À 30 ans, l’attaquant de l’Inter Milan est le joueur le plus titré du continent. Avec des revenus d’environ 13 millions d’euros par an, Samuel Eto’o est aussi l’un des footballeurs les mieux payés au monde. Tantôt souriant, généreux, spontané, tantôt colérique, narcissique et susceptible, il est à la fois haï et adulé. En mai 2008, il donne un coup de tête à un journaliste camerounais qui lui a déplu. En mars dernier, il promet d’en faire licencier un autre. En 2009, à peine nommé capitaine des Lions indomptables, il offre à chacun de ses vingt-deux coéquipiers une montre modestement signée de sa marque, Eto’o World, d’une valeur de 33 000 euros. Manque de chance, cette générosité savamment orchestrée et médiatisée a produit l’effet inverse : certains lui tiennent tête dans le seul but de démentir toute allégeance ! Dernier coup d’éclat : en juin, à Yaoundé, sous les yeux de milliers de spectateurs médusés, il conteste le remplacement de l’un de ses coéquipiers, décidé par l’entraîneur Javier Clemente. Capricieux Samuel Eto’o ?

Il est vrai que cette compétition a révélé les travers du sport roi camerounais. Minée par des luttes de clans, la sélection nationale était loin de constituer une équipe. Les dieux des stades se détestaient cordialement : « Un conflit à peine feutré opposait les amis d’Alexandre et Rigobert Song à ceux de Samuel Eto’o, raconte un cadre administratif du groupe. Alexandre, neveu de l’ex-capitaine Rigobert, était en colère parce qu’il estimait que son oncle, bien que vieillissant et relégué sur le banc de touche, était poussé vers la sortie sans égard pour ses 137 sélections. » Comme Song, d’autres anti-Eto’o du banc de touche hurlaient au favoritisme, reprochant au sélectionneur d’être manipulé par l’attaquant de l’Inter Milan.

Les « métis » font bande à part. D’autres groupes se sont constitués par affinité ou communauté d’intérêts, à l’instar du clan des « métis », qui comptait Joël Matip, Éric Choupo-Moting, binationaux nés en Allemagne, le Franco-Camerounais Benoît Assou-Ekotto, mais aussi Sébastien Bassong, considéré comme étranger parce que né en France. Ce groupe se disait marginalisé et a fait bande à part. « Ceux-là viennent d’ailleurs et ne comprennent pas la mentalité camerounaise », commente un journaliste. D’interminables réunions officielles succédaient aux conciliabules nocturnes dans les chambres des joueurs. Rien à faire, ceux-ci n’étaient plus concentrés sur leurs objectifs. « En d’autres temps, les footballeurs avaient le patriotisme chevillé au corps. L’esprit d’équipe était la règle d’or, estime Nang. En dépit de personnalités de la trempe de Thomas Nkono, Roger Milla ou Théophile Abega, ils n’ont jamais écrasé les autres par leur talent individuel ou leur réussite en club. »

Un an après la Coupe du monde, les belligérants n’ont pas désarmé. Le 4 juin dernier, avant un match contre le Sénégal, Alexandre Song, qui n’a plus été sélectionné depuis le retour d’Afrique du Sud, refuse de serrer la main d’Eto’o. L’affaire s’est finie devant une commission de discipline, dont les sanctions – légères – n’ont pas ramené les deux footballeurs à de meilleurs sentiments. « Ils ont été rattrapés par les problèmes de la société », diagnostique l’ancien gardien de but Joseph-Antoine Bell. Le foot, explique-t-il, souffre lui aussi d’une absence de discipline, de rigueur, et de la corruption. Le gouvernement a engagé une réforme en organisant, en novembre 2010, des états généraux du football. Début juillet, le ministre des Sports, Michel Zoah, a soumis à l’examen de l’Assemblée nationale la nouvelle charte des sports, tandis que des textes organisant la Ligue nationale ont été adoptés. Selon Mohammed Iya, la mise sur pied du football professionnel est imminente. Mais la pente risque d’être dure à remonter.

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