Interview: Dr. Pierre Fadibo, auteur de « L’homme et les Endemo-Epidémies »


Docteur, vous venez de commettre un ouvrage sur les maladies de l’Extrême Nord Cameroun, peut-on savoir les raisons qui ont guidé le choix de ce thème?

Tout d’abord je vous remercie beaucoup de me donner l’occasion de parler de mon ouvrage. Ceci témoigne de l’intérêt que vous portez à ce que font les universitaires et les hommes de sciences en général. Cela témoigne aussi du fait que vous êtes là pour relayer ce que nous faisons pour que nos résultats soient divulgués et connus de tous.

Pour parler de cet ouvrage sur les maladies justement, je dirai que c’est l’aboutissement d’un travail qui a commencé depuis 1998 lorsque je faisais mes premiers pas dans la recherche. Alors le choix de cette thématique relative sur les maladies se justifie par le fait l’histoire des maladies n’est pas abordée par les historiens au Cameroun alors que les maladies font partie intégrante de la vie des populations de ce pays. Les maladies font partie des fléaux qui ont marqué l’histoire des sociétés humaines en général et celles du Cameroun septentrional en particulier. Donc entreprendre une étude historique des maladies à l’Extrême-Nord c’est présenter les interrelations entre l’homme de cette région et son complexe pathogène dans la longue durée.

Que devrait-on retenir selon vous à la lecture de l’ouvrage?

Ce qu’on devrait retenir de cet ouvrage, c’est un siècle d’histoire de l’Extrême-Nord camerounais marqué par les épidémies et les endémies telles que la variole, la maladie du sommeil (trypanosomiase humaine africaine), la rougeole, la méningite cérébrospinale et le choléra qui sévit encore durement. De manière explicite, cet ouvrage présente les facteurs épidémiologiques liés à la nature et aux hommes de l’Extrême-Nord et dresse un tableau historique des épidémies des maladies citées. Il montre en fait que les épidémies ne datent pas d’aujourd’hui et que les populations ont développées un ensemble de savoirs autour de ces maladies soit pour les expliquer soit pour les enrayer. Ce qui prouve que les efforts des pouvoirs publics viennent s’ajouter à ce que les populations ont mis sur pied comme mesures de lutte.

Parlant de maladies, l’on croyait seul le médecin à même de nous en dire plus, que vient y chercher l’historien que vous êtes?

Heureusement que vous dites qu’on croyait ! Aujourd’hui on sait que l’historien, le sociologue, l’anthropologue, le juriste peut parler des maladies, car celles-ci font partie des faits sociaux qui influencent l’être même de l’homme. Alors, l’historien parcourt le passé angoissant de l’homme pour montrer l’impact des pathologies sur l’évolution démographique, économique, culturelle et politique des communautés humaines. Et justement aujourd’hui au Sud Cameroun, on dit du choléra qui s’est épidémisé dans le septentrion que c’est « une maladie des Nordistes » alors qu’une simple lecture de mon ouvrage permet de comprendre que le choléra est arrivé au Cameroun par la côte et plus précisément à Douala en février 1970 avant d’arriver à Goulfey  en mai 1971. En plus, l’histoire de cette maladie permet de comprendre qu’elle était qualifiée de choléra des zones humides ou des fleuves. Et plus loin dans l’antiquité, c’est une maladie des zones humides d’Asie d’où son nom « le choléra asiatique ». Il y a beaucoup de raisons mais je préfère ce cas pratique.

Vu l’actualité sur le plan national, on peut dire que le livre tombe à pic étant donné qu’après la difficile croisade des pouvoirs public contre le choléra, ils sont déjà dans  une autre campagne cette fois ci contre la grippe HN1, il y a une omniprésence finalement….

En fait, la maladie fait partie de la nature de la vie sur terre. Dire que nous aurons un monde sans maladie est une utopie à moins que Dieu vienne vivre avec les hommes et élimine toutes les pathologies. Ceci dit, l’homme vit dans l’angoisse permanente d’une éclosion de maladie qui entraverait son épanouissement. Et dans le monde entier et surtout en Afrique subsaharienne au complexe géogène très actif, la lutte contre les maladies doit être perpétuelle et bien organisée ou mieux réfléchie. Ceci se justifie que les maladies surviennent en fonction des saisons et donc les unes laissent la place aux autres. En plus, des maladies disparaissent parfois provisoirement pour laisser place aux maladies dites nouvelles comme la grippe HN1.

C’est sur que pour mener à bien cette étude, vous avez dû aller à la découverte de la médecine traditionnelle telle que pratiquée dans le septentrion camerounais, quel est votre regard en tant que homme de science?

Vous me posez là une question qui m’a été posée lors d’un colloque sur le pluralisme médical en Afrique organisé en février dernier à l’UCAC à Yaoundé. Ma réponse a été simple. Je suis homme de science mais je suis africain et surtout produit de cette culture médicale. Alors tout comme la médicine occidentale a ses tares et ses faiblesses, la médecine africaine a les siennes. Si elle avait été discréditée par les colons et missionnaires occidentaux voulant imposer la vision occidentale du monde, aujourd’hui la médecine africaine est reconnue par l’OMS qui a créé une direction de la médecine traditionnelle en 1968. D’ailleurs, il y a une politique qui encourage l’association des tradipraticiens et des médecins afin de prendre en charge les épidémies qui surgissent régulièrement dans la pointe septentrionale du Cameroun. Donc, il convient d’encadrer les tradipraticiens afin de tirer le meilleur de leur activité qui permettrait de mener une lutte globale contre les maladies qui entravent l’épanouissement de l’homme. Cette médecine s’occupe de l’homme comme chair (comme la médecine occidentale) et être global (chair et âme vivant dans un environnement).

C’est une évidence que de dire que des maladies sont récurrentes dans la région et pourtant il ne se passe pas de mois sans qu’on ne  parle de campagne de sensibilisation et ou de vaccination, à votre avis où se trouve le problème?

Si vous lisez l’ouvrage, vous verrez que la lutte contre les épidémies date de l’époque précoloniale. Mais, vous comprendrez également que cette lutte n’est jamais parfaite en raison des multiples facteurs liés à la nature, aux hommes et à l’épidémiologie de ces maladies. Ce que vous devez comprendre que nous n’avons jamais été à la hauteur de ce que nous devons faire. D’abord, les populations ne sont pas assez éduquées et parfois ne se sentent pas concernées par les campagnes d’éducation sanitaire. Nous n’utilisons pas les moyens adéquats et lorsque le politique s’y mêle pour justifier ses positions et ses budgets non utilisés à bon escient en faisant un tapage médiatique sans action efficace sur le terrain, c’est normal que les épidémies soient rebelles. D’ailleurs, pour ce qui est du choléra dans l’Extrême-Nord j’ai commis un article qui s’intitule « le choléra dans l’Extrême-Nord, une épidémie rebelle ? ». J’y démontre justement que le choléra serait une épidémie éternelle si les mêmes méthodes de lutte sont maintenues. Je présente les problèmes de la lutte contre ce fléau dans cette région aux caractéristiques naturelles et humaines très favorables à cette maladie.

A quand la cérémonie de dédicace?

Je ne peux vous donner une date car, je n’ai pas encore reçu des exemplaires suffisants pour organiser la dédicace. Mais je suis en contact avec mon éditeur pour satisfaire ce besoin qui s’impose.

Pour finir docteur, où peut-on trouver l’ouvrage?

L’ouvrage est disponible chez l’éditeur dont le site est : https://online.editions-ue.com.  C’est lui qui assure la vente à travers ses partenaires que sont Amazon.com.

Par Bruno Patchoaké

 

Focus : Qui est Pierre Fadibo ?

Fadibo Pierre est un enseignant-chercheur, Chargé de cours au département d’Histoire de l’université de Ngaoundéré. Natif de l’Extrême-Nord, j’ai fait mes études primaires et secondaires dans le Mayo-Kani avant de m’inscrire en Histoire à l’université de Ngaoundéré en 1993. Après avoir soutenu un mémoire de DEA en Histoire sur la thématique de l’Histoire de la santé, dans la même université, j’ai opté en 1998-1999 de m’inscrire en thèse de Doctorat Ph.D. sur la même thématique que j’ai soutenue en 2006.

Ses autres publications :

2010, « Gestion traditionnelle des épidémies à l’Extrême-Nord du Cameroun : XIXè-XXè siècles » in Lado, L., 2010, (dir),  Le pluralisme médical en Afrique, Actes du colloque international organisé du 03 au 05 février 2010 à Yaoundé par l’Université Catholique d’Afrique Centrale.

2010, « Maladie du sommeil et populations dans la vallée humide du Logone (Nord-Cameroun) : 1913-1969 » in Derex M. (textes réunis par), 2010, Zones humides et santé, Actes de journées d’étude 2008, Paris, Groupe d’Histoire de Zones Humides, 81-94.

2010, « Le choléra dans l’Extrême-Nord du Cameroun: une épidémie rebelle ? » Ngaoundéré-Anthropos, revue de sciences sociales, Ngaoundéré, vol.vii, 15-31.

2009, « L’impuissance sexuelle masculine au Nord-Cameroun (XIXè-XXè S.) : ethnologie et prise en charge », in Kaliao, Revue pluridisciplinaire de l’Ecole normale de Maroua (Cameroun), Série Lettres et Sciences Humaines, Vol. 1, n°1, juin,  pp.101-120.

2007, « Les partenariats bilatéraux et multilatéraux autour des enjeux de sécurité sanitaire, l’action internationale contre les endémo-épidémies dans l’Extrême-Nord du Cameroun » in Enjeux, Revue de géopolitique en Afrique Centrale, Yaoundé, FPAE, n° 31, juin, pp. 14-18.

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