Reportage: Dang by night ou la chronique d’une double vie dans les cités estudiantines.


Pour qui a lu Bernard Nanga dans “ Les Chauves-souris ”, il n’est pas si difficile de s’imaginer la vie sur les berges du lac de Dang, à l’heure où “ une nuée de chauves souris s’ébattaient dans le ciel ” et pour s’abattre à coup sûr dans la ville, à la conquête de proies quelconques. Un “Eborzel ” plus vrai que nature, des Marie et ou des Clotilde à la pelle. Et toujours des Bilanga pour jouer les premiers rôles. Ça se passe donc ici, au moment où la nuit enveloppe de son épais manteau noir la localité de Dang. Ce petit village situé à quelques encablures de Ngaoundéré. 15 km de distance à parcourir sur la nationale numéro 1 en direction de Garoua.

1 – Rue princesse
18 heures, ce premier samedi du mois de janvier. La galère des fins de mois n’est plus qu’un triste souvenir pour les cop’s de Dang. Les établissements de transfert d’argent installés ici, proches de leurs cibles, ne désemplissent plus ces derniers jours. L’on sèche pratiquement tout comme Audrey T. et Darly, pour y aller. Ceux qui en reviennent ont bien le sourire en coin, l’essentiel est sauf, le fameux mandat pointé.
Et déjà dans les artères principales, le décor de nuit s’implante. Ici et là, l’on s’active aux derniers réglages. Des femmes s’affairent à installer la braisière mi-remplie de charbon. Dessus, seront étendus maquereaux, carpes et autres poissons bars, attendant une dégustation bien joyeuse. Dans les call box, le geste uniforme comme si commandé par une main invisible, est à l’installation des douilles. Une fine couche de lumière vient redonner de l’éclat aux pancartes publicitaires. Celles-ci annoncent des réductions de prix des appels ou des bonus alléchants en cas de transfert de crédit. Dans les bars et débits de boisson, les décibels, montés d’un cran, ne trompent pas, les Disc jockeys sont déjà en poste. L’air est épais, alourdi par l’odeur suave de poisson braisé et de soya. Autour des vendeurs et vendeuses de ces grillades, c’est un attroupement de grande soirée. L’on se marche pratiquement sur les pieds, pour pouvoir passer sa commande. L’exercice est laissé aux filles. Elles le font à merveille. D’ailleurs, n’est-ce pas pour elles et pour leur faire plaisir qu’on est là ? “ C’est normal ! ” lâche Ernest avant de lancer un clin d’œil complice à sa compagne. Cette dernière tient entre les mains un plastique noir contenant le délicieux poisson braisé bien emballé. Puis, tous deux disparaissent dans la nuit noire.
La nationale n°1 qui passe par la guérite de l’Université de Ngaoundéré s’est transformée donc le temps d’une nuit, en un véritable boulevard de rendez-vous. C’est …du venez voir ! Des gens aux allures des plus invraisemblables déambulent seules, en groupe ou alors, dans les bras de leurs “ girls ou boys friends ”. Ici, la drague à la va vite se fait au prix du poisson braisé et/ou du soya. Toutefois, gardez-vous bien de ne pas oublier de quoi lui offrir une bouteille de jus familial bien frais pour aider à dissiper les picotements des épices. “ Les filles de Dang ont deux amours : le poisson braisé et le soya ”, ironise un étudiant. C’est ce qui a valu à cette artère le surnom de “ Rue princesse ”. Normal, car la quasi-totalité des bars et des commerces s’y trouve. De Excelsior, avec sa musique tchadienne, au complexe Packem, lieu de rencontre “ Vip ” [very important personnality, Ndlr] couru par professeurs et étudiants nantis ; en passant par le bistrot “ Le partenaire ” une sorte d’arène pour “ durs à cuire ”, coupé-décalé et sonorités locales se côtoient allègrement. Malgré les ruptures de style, ces lieux ont tout en commun : les étudiants y sont en longueur de journée et rentrent bien tard dans la nuit. La bière coule à flots. La règle ici est de boire, continuer à boire en laissant traîner les bouteilles vides sur la table. Pour couronner ces agapes, les bâtons de cigarettes passent de main en main avant d’achever leur parcours sous les pieds d’un membre du groupe, écrasés avec nervosité.
“Je suis prêt à parier qu’il y a une véritable force magnétique qui attire les cop’s le long de cette artère, à la tombée de la nuit ”, affirme Siddi, étudiant en droit pour dire combien le phénomène semble insaisissable. Au fait, Dang ne manque pas de curiosités!
2 – à vos amours
Dans les mini-cités, c’est une autre vie qui s’y passe. L’ambiance studieuse des journées de classe est bien lointaine. Le rond point de la guérite est devenu, en quelques moments de pleine folie, un parking de fortune. Des grosses cylindrées, sont garées. Cette nuit-là, il n’est pas difficile de reconnaître la Vx d’un gros bonnet de la ville. Sans nul doute, il s’est fondu comme bien d’autres, dans la foule d’étudiants. “ Ces ‘’bao’’ de la ville, on les croise très souvent en arpentant les escaliers des bâtiments de la cité U, dans des tenues très en rupture avec leur âge ”, nous confie un étudiant du bloc C, l’un des deux bâtiments pour garçons. Il sort, lui aussi, de chez sa petite amie.
Autres lieux, même scène. Les quartiers. Devant une mini-cité très courrue, c’est une Mercedes qui est discrètement garée, pratiquement dans la broussaille. Du Pélican à la mini-cité “ Du colonel ” en passant par la “ Cité des Anges ” et autres “ Germaine ”, le rythme des entrées est infernal. Quelques coups frappés avec discrétion à la porte suffisent, le téléphone portable ayant permis d’arranger les choses avant.
Patrick, autre étudiant, confirme la rumeur et affirme “ Ça ! C’est vrai gars, il y a des mini-cités ici qui sont reconnues comme des lieux très dynamiques. Un pote qui y a fait un tour me l’a dit. Il y a là-bas des chambres spéciales où il suffit, une fois la nuit tombée, de venir avec ton argent. Le système est simple. Tu enfonces sous la porte ton billet, si la somme proposée est intéressante pour elle, alors elle t’ouvre la porte. ” “ Ce qui est surprenant dans tout cela est que ce ne sont pas des filles qui sont issues des familles pauvres qui excellent dans ces pratiques, mais plutôt des enfants de parents nantis ”, lance un autre. Une autre étudiante nous révèle que le phénomène de la prostitution des filles avait pris une ampleur terrible dans une des mini-cités en question. Ce qui a contraint la bailleresse à chasser toutes les filles de cette habitation, afin d’en préserver l’image.
A une certaine époque, de mots nouveaux ont été consacrés par les usages. L’on parlait alors d’une certaine dualité : le chic et le choc. Le scénario est un peu comme des atomes en éternel mouvement autour du noyau, l’étudiante. Les rôles sont souvent bien répartis. Répondre ad nutum des caprices financiers de la ‘’merlette’’ (fille que l’on trouve belle dans le milieu), pour l’un et pour le second, rester “ rythmer ” la petite dans les turpitudes du quotidien estudiantin. Sponsors et/ou rythmeurs, ils vont et viennent bras dessus, bras dessous, après avoir naturellement fait un tour chez les ‘’braiseurs’’ de bonnes chairs. Il n’est pas rare que des “ accidents ” surviennent. Des collisions entre sponsors et rythmeurs dans la chambre de la belle marquise. Heureusement dans cette matière, la gente féminine fait et continue de faire preuve d’une intelligence hors du commun. C’est alors que souvent le rythmeur contre toute attente devient un temps soit peu, le frère du village, le cousin. Rarement le coup foire. Un étudiant nous a relaté un cas où l’étudiant revanchard (le rythmeur) a démonté nuitamment les roues du véhicule du gros fonctionnaire, alors aux petits soins.
Un enseignant de droit a coutume de dire que les étudiants une fois sortis des amphis ont la manie d’oublier les enseignements reçus pour se livrer “ aux choses non académiques ”. Selon lui, la manifestation de cette rupture se constate dans les chambres des étudiantes. La table d’étude est vite débarrassée des unités de valeurs et autres bords. C’est alors que les nappes de table, les bouquets de fleurs, etc. sont sortis des tiroirs, pour être étalés, attendant la venue du “ messie ”. Et surtout n’allez pas chercher ce que le réchaud à gaz fait mijoter entre temps.
Si à Dang, l’on voit tout, la sagesse ici recommande, de rester coi. Et surtout de faire son petit métier, car “ chacun accroche son sac, là où il peut le décrocher ”, lance Elisabeth, étudiante. Comme quoi, Dang est formidable, vivons y seulement.
Par Bruno Patchoaké

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s