Cameroun : Les enfants déscolarisés à la merci de petits patrons


Au Cameroun, bon nombre d’enfants exploités comme garagistes ou domestiques viennent de la région anglophone du Nord-Ouest. Non enregistrés à leur naissance, ils quittent l’école avant la fin du primaire et échouent dans des familles où ils font toutes sortes de corvées sans être payés.

Un mois. La représentation du Bureau international du travail (BIT) pour l’Afrique centrale à Yaoundé au Cameroun s’est donné ce délai à partir de novembre pour faire délivrer des actes de naissance à plus de 1 000 élèves du primaire par. À terme, ce projet pilote de promotion du travail décent, auquel sont associés les maires, vise plus de 30 000 enfants sans actes, arrivés en dernière année du primaire dans les écoles de trois communes de la région anglophone du Nord-Ouest. Objectif : leur permettre de se présenter aux examens, de continuer leurs études et d’échapper ainsi plus facilement à l’exploitation. Selon El Housseynou Ly, coordonnateur du projet dans cette région du Cameroun, « l’enregistrement des naissances n’est pas encore entré dans les mœurs. Le Nord-Ouest est le grand foyer qui alimente la traite des enfants dans tout le Cameroun. » Originaire de cette région, Cédric, 14 ans, a quitté l’école il y a un an sans terminer le cycle du primaire. Dans un garage de Douala, il s’échine tout seul depuis des heures à démonter le siège d’une vieille bagnole. « Je n’ai pas de salaire, mais quand le client paye le patron pour un travail que j’ai fait, ce dernier me donne quelque chose pour manger », confie-t-il. Le propriétaire des lieux explique que tous ceux qui travaillent pour lui (cinq jeunes de 13 à 18 ans) sont des apprentis et ne sont donc pas rémunérés durant les quatre à cinq années qu’ils passent chez lui. Exploiter les enfants sous prétexte de les former est très répandu dans le secteur informel (menuiserie, maçonnerie, couture, etc.) où la main d’œuvre, constituée d’apprentis, est gratuite. Esclaves domestiques Quant aux filles déscolarisées, elles sont surtout exploitées comme domestiques en ville. Originaire du Nord-Ouest, Fanny, 21 ans, se souvient encore du jour où une entremetteuse de son village est venue la chercher pour la placer à Douala. Elle n’avait alors que 14 ans : « Mes parents ont dit que j’étais désormais sa fille et qu’elle devait tout faire pour que je devienne quelqu’un de bien ». Chez sa « tutrice », Fanny faisait le ménage, préparait et vendait du bouillon et allait souvent travailler chez les enfants mariés de sa patronne « sans être payée ». Grondée, insultée, battue, et frappée par ces derniers un jour qu’il manquait 28 000 Fcfa (43 €) dans la recette des ventes de bouillon, elle a fini par partir. D’autres filles reçoivent environ la moitié du salaire minimum fixé à environ 28 000 Fcfa (43 €) par mois. « La femme qui m’a amenée à Douala avait promis de me payer 15 000 Fcfa (23 €), mais elle ne me donnait que 5 000 Fcfa (8 €) et gardait le reste », regrette Liliane, 17 ans, venue il y a 3 ans d’un village du Nord-Ouest. « Ce qui m’énervait le plus, c’est quand les enfants m’envoyaient faire leurs commissions, même quand je voulais me reposer ». Après deux ans d’exploitation, elle a été renvoyée. « Mon plus grand regret, lâche-t-elle, c’est de n’avoir pas pu continuer l’école. » Aujourd’hui, elle a bien un acte de naissance, mais elle est trop âgée pour être acceptée dans une école publique. Des parents inconscients Pourtant, Pauline (prénom d’emprunt), entremetteuse, est plutôt fière de son travail : « Les quinze filles de ma région natale, le Nord-Ouest, que j’ai recrutées et placées dans des familles ont toutes réussi. Elles ont appris un métier ou trouvé un mari ». Dans ces transactions, Pauline se présente comme (presque) totalement désintéressée… « C’est gratuit, mais ceux qui ont besoin d’une fille de ménage me remettent souvent l’argent du transport pour moi et pour elle. Certains, satisfaits du travail de la fille, me donnent un peu d’argent en remerciement. » Pour convaincre les familles et les enfants, Pauline avance des arguments du genre « si elles se comportent bien, elles trouveront facilement un mari ou un travail bien payé ». Selon une étude* sur le trafic des enfants au Cameroun, publiée en 2007, « les parents se soucient de l’avenir de leurs enfants. Ils les livrent à l’exploitation parce que, souvent, ils espèrent assurer leur avenir ». Seulement, « on aboutit à une relation d’exploitation qui se masque derrière un rapport de parenté fictive ou biologique, ou derrière un rapport de protection ». Une loi de 2005 punit de 10 à 20 ans de prison et de 50 000 à 1 million de Fcfa (75 à 1 525 €) d’amende les coupables de trafic ou de traite d’enfants. À ce jour, personne n’a cependant été condamné, faute de décret d’application. Une enquête de l’Institut national de la statistique de 2005 donne une idée de l’ampleur de l’exploitation des enfants au Cameroun : près d’un enfant sur quatre de moins de 14 ans travaillerait sans salaire pour le compte de personnes autres que ses parents. Étienne Tassé et Charles Nforgang *Le trafic des enfants au Cameroun : étude d’une forme d’abus à l’égard des « cadets sociaux », par Séverin Cécile Abega, Claude Abé et Honoré Mimche, 2007 http://sejed.revues.org/index353.html

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